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Ombre et Fortune

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Bilgewater History.jpeg

À la fin de l'événement Bilgewater : la Marée rougeoyante, bien des choses ont changé pour le grand port commercial. Twisted Fate et Graves ont réglé leur différend et sont partis pour de nouvelles aventures. Sarah Fortune a renversé Gangplank dans une tempête d'explosions. Et la ville elle-même, naguère un parc à thèmes peuplé de pirates, est devenue un endroit réaliste et inquiétant, riche en personnages fascinants.

Malheureusement pour Miss Fortune, Bilgewater n'a pas su opérer la transition après la disparition de son dictateur. Gangplank était un chef sans pitié, mais sa terrible poigne était le seul élément qui empêchait Bilgewater de sombrer dans le chaos. Et c'est alors que la ville se débat dans l'anarchie que la Brume noire de la Fête de l'horreur l'engloutit une fois de plus, mettant Miss Fortune face à un choix : prendre les commandes de la cité ou voir les non-vivants ravager une ville affaiblie par le chaos qu'elle a elle-même créé.

Ombre et Fortune est l'histoire de ce choix. C'est aussi l'histoire de la nouvelle orientation narrative que se donne League of Legends.

Un conte de la nuit de l'horreurModifier

À la mort de GangplankPortrait.png Gangplank, Bilgewater s'enfonce dans le chaos au rythme des vieilles rivalités purgées dans le sang : la guerre des gangs menace de détruire la cité. MissFortunePortrait.png Miss Fortune apprend le prix de sa vengeance tandis que la Brume noire venue des Îles Obscures engloutit la ville dans un ouragan cauchemardesque peuplé de spectres.

L'histoire complèteModifier

Ombre et Fortune.png

Du sang dans les rues, La gloire en la mort, Jusqu'à la Grande Barbue

IModifier

Les Lames du boucher avaient suspendu le Choucas à un épissoir rouillé et l'avaient abandonné aux charognards des quais. C'était le dix-septième truand assassiné que l'homme à capuche voyait ce soir.

Une nuit tranquille, selon les habitudes de Bilgewater.

Du moins, depuis la chute du roi corsaire.

Les rats aux crocs rouges avaient déjà dévoré les pieds du pendu et grimpaient sur des caisses entassées pour attaquer la chair tendre des mollets.

L'homme à capuche poursuivit sa route.

« Aidez... Moi... »

Les syllabes moites tombaient d'une gorge noyée de sang. L'homme à capuche se retourna, les mains sur les armes passées à son large ceinturon.

Aussi invraisemblable que cela parût, le Choucas était toujours en vie. Il était solidement accroché au cadre de bois d'une grue de chargement. Impossible de le décrocher sans faire exploser son crâne.

« Aidez... Moi... » dit-il encore.

L'homme à capuche réfléchit une seconde à la supplication du Choucas.

« Pourquoi ? » dit-il enfin. « Même si je te descends de là, tu seras mort au matin. »

Le Choucas leva péniblement sa main vers une poche intérieure de sa redingote couturée de pièces rapportées et en tira un kraken d'or. Même dans la demi-pénombre, l'homme à capuche vit que la pièce était authentique.

Les charognards sifflèrent, tous poils hérissés, quand il approcha. Les rats des quais n'étaient pas énormes, mais ils n'abandonneraient pas facilement une viande aussi fraîche. Leurs crocs étaient fins et perçants comme des aiguilles et leur salive pesteuse.

D'un coup de pied, l'homme jeta un rat à la mer. Il en écrasa un deuxième. Les animaux tentèrent de le mordre, mais il avait le geste sûr, fluide, sa chair ne fut pas touchée. Il tua trois autres rats avant que le reste de la meute ne se disperse dans la pénombre, le rouge de leurs yeux luisant dans le noir.

L'homme à capuche se tenait maintenant à côté du Choucas. Ses traits n'étaient pas visibles, mais un nimbe de clarté lunaire suggérait un visage qui ne souriait plus.

« La mort est là pour toi », dit-il. « Accueille-la, et ne crains rien : je ferai en sorte que tout pour toi finisse ici. »

Il passa la main sous son manteau et en tira un pic d'argent. On aurait dit un poinçon de tanneur, mais orné et gravé sur deux longueurs de paume de symboles en spirales. Il en plaça la pointe sous le menton de l'agonisant.

Les yeux de l'homme s'agrandirent et il chercha à tâtons la manche de son exécuteur, les yeux fixés sur l'immensité de l'océan. La mer était un miroir noir scintillant d'une myriade de lumignons, brasiers des quais et flammèches encagées dans le verre des lampes-tempête.

« Vous savez ce qui rôde à l'horizon », dit-il. « Vous savez les horreurs qui viennent. Et pourtant vous vous entredéchirez comme des chiens enragés. Cela n'a aucun sens pour moi. »

Il frappa violemment de la paume la poignée plate de son poinçon, et la lame s'enfonça jusqu'à la cervelle de l'homme. Dans un ultime sursaut, les souffrances du Choucas prirent fin. La pièce d'or tomba de sa main et roula jusqu'au bord du quai ; elle coula dans une éclaboussure.

L'homme à capuche retira son poinçon et le nettoya sur la manche du Choucas. Il le rengaina sous sa veste et sortit une aiguille d'or et une longueur de fil d'argent trempé dans les eaux d'une source d'Ionia.

Avec les gestes sûrs de ceux qui ont souvent accompli ce rituel, il cousit les yeux et les lèvres du cadavre. Tout en travaillant, il murmura des mots qui lui avaient été appris tant d'années plus tôt, des mots sombres qu'un roi mort depuis longtemps avait le premier prononcés.

« Les morts ne peuvent plus te prétendre des leurs », dit-il en terminant son ouvrage et en rangeant ses instruments.

« Peut-être pas », dit une voix derrière l'homme à capuche, « mais nous, nous ne repartirons sûrement pas les mains vides. »

L'homme se retourna et retira sa capuche, révélant une peau dont la couleur et la texture évoquaient l'acajou vieilli, des pommettes anguleuses de patricien. Ses cheveux noirs étaient noués en longues nattes et c'est avec des prunelles qui avaient vu des horreurs insoutenables qu'il accueillit les nouveaux venus.

Six hommes. Vêtus de tabliers au cuir durci par le sang et taillés pour mettre en valeur chacun de leurs muscles tatoués d'épines. Chacun d'entre eux portait un croc dentelé et un ceinturon alourdi par des couteaux de boucher. De minables truands enhardis par la chute du tyran qui tenait jusque-là Bilgewater dans sa poigne de fer. Maintenant qu'il était éliminé, la ville sombrait dans le chaos, chaque gang tâchant d'agrandir son territoire.

Ils n'avaient pas essayé de camoufler leur approche. Bottes cloutées, puanteur d'abats et jurons murmurés avaient annoncé leur présence bien avant qu'ils ne se montrent.

« Ça ne m'ennuie pas qu'une pièce salue la Grande Barbue, sûrement pas », dit le plus large des Bouchers, un homme au ventre si incroyable qu'on l'imaginait mal pouvoir s'approcher d'une carcasse pour l'éviscérer. « Mais c'est l'un de nous qui a tué John Cent-Coups ici présent, sans discute, clair et net. Alors ce kraken d'or nous appartenait. »

« Veux-tu mourir ici ? » demanda l'homme à la capuche.

L'obèse éclata de rire.

« Sais-tu à qui tu parles ? »

« Non. Et toi ? »

« Instruis-moi, alors, ainsi nous pourrons graver ton nom sur le rocher que j'utiliserai pour engloutir ta carcasse. »

« Je m'appelle Lucian », dit-il, repoussant les pans de son manteau pour dégainer une paire de pistolets dont les métaux brunis étaient inconnus même aux alchimistes les plus aventureux de Zaun. Une boule de lumière renversa l'énorme Boucher : un trou brûlant perçait sa poitrine là où son cœur grotesquement enflé avait palpité.

Le second pistolet de Lucian était plus petit, plus finement ouvragé : il tira un trait de feu aveuglant qui trancha un autre Boucher dans le sens de la longueur.

Comme les rats avant eux, les hommes voulurent s'enfuir ; mais Lucian les abattit un à un. Chaque éclat de lumière était un coup mortel. Dans le temps d'un clin d'œil, les six Bouchers étaient morts.

Il rengaina ses pistolets et referma son manteau. D'autres importuns allaient être attirés par le fracas de son œuvre, et il n'avait pas le temps de sauver ces hommes de ce qui approchait.

Lucian soupira. Il avait eu tort de s'arrêter pour le Choucas, mais peut-être que l'homme qu'il avait été naguère n'était pas totalement perdu. Un souvenir était sur le point de refaire surface dans son esprit et il secoua la tête.

« Je ne peux plus être lui », dit Lucian.

Il n'est pas assez fort pour tuer le Garde aux chaînes.

IIModifier

Le haubert d'Olaf était couvert de sang et de viscères. Il grogna en balançant d'une main sa hache. L'arme brisa des os et déchira des muscles : sa lame avait été trempée dans un lit de glace pure aux confins de Freljord.

Portant une torche dans une main, il progressa dans les entrailles dégoulinantes du wyrm kraken, plus térébrant à chaque revers. Il lui avait fallu trois heures pour aller aussi loin, pour creuser cette trouée dans la forêt d'organes et d'ossements.

La bête, certes, était déjà morte, abattue une semaine plus tôt après un mois de chasse depuis le Nord. Plus de trente harpons actionnés par les bras puissants et les musculatures trempées de l'équipage du Baiser de l'Hiver avaient percé sa carapace, mais c'est la lance d'Olaf qui avait enfin porté le coup de grâce.

Tuer la bête au cœur d'une tempête dans les parages de Bilgewater avait été exaltant et, pendant un court moment, lorsque le tangage du navire avait menacé de le faire basculer dans la gueule du monstre, Olaf avait vraiment pensé gagner la mort glorieuse qu'il avait toujours cherchée.

Mais Svarfell, à la barre (maudites soient ses puissantes épaules !), était parvenu à recentrer le navire.

Hélas, Olaf avait survécu. De nouveau, il risquait de mourir un jour dans son lit, paisiblement, bêtement, vieillard à la barbe grise.

Ils avaient mouillé à Bilgewater, espérant vendre la carcasse et lui arracher des trophées guerriers (d'immenses crocs, du sang noir brûlant comme de l'huile, une cage thoracique assez vaste pour abriter un hall de palais).

Les hommes de sa tribu, épuisés par la chasse, dormaient à bord du Baiser de l'Hiver, mais Olaf, toujours impatient, ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il avait donc pris sa hache et il travaillait à démembrer le monstre colossal.

Enfin, il atteignit la gueule de la bête, assez vaste pour dévorer tout un clan ou une barcolle à trente bancs de nage en une bouchée. Ses crocs étaient taillés comme des blocs de granit.

Olaf hocha la tête. « Oui. Digne d'accueillir le foyer des hordes du vent et des visionnaires qui lisent les os et la cendre. »

Il planta la base aiguisée de sa torche dans la chair du wyrm kraken et se mit au travail, attaquant la mâchoire jusqu'à desceller une dent. Il accrocha la hache à sa ceinture et souleva la dent pour la caler sur son épaule, non sans grogner sous le poids.

« Comme un troll des neiges cherchant de la glace pour son antre », dit-il en replongeant dans les entrailles de la bête, enfoncé jusqu'aux genoux dans le sang et le suc gastrique.

Finalement, il émergea de l'immense blessure à l'arrière du wyrm kraken et il aspira une longue bouffée d'air presque frais. Même en sortant des entrailles de la bête, Bilgewater paraissait ce qu'elle était : une puanteur de fumée, de sueur et de cadavres. Son air était alourdi par la masse des habitants entassés les uns sur les autres comme des porcs avant l'abattoir.

Olaf cracha et grommela : « Plus tôt je retournerai dans le Nord, mieux ça vaudra. »

L'air de Freljord était assez glacial pour vous percer jusqu'à l'os. Ici, chaque inspiration sentait le lait caillé et la viande avariée.

« Eh oh ! » cria une voix.

Olaf tenta de percer l'obscurité et aperçut un pêcheur solitaire qui ramait vers la haute mer, au-delà de la ligne des bouées où cloches et oiseaux morts étaient suspendus.

« Cette bête vient de te déféquer ? » demanda le pêcheur.

Olaf approuva de la tête et répondit : « Je n'avais pas d'argent pour payer mon passage sur un navire, alors je lui ai permis de m'avaler à Freljord pour m'emmener jusqu'au Sud. »

Le pêcheur sourit et but au goulot d'une bouteille de verre bleu. « Je suis tout disposé à m'asseoir pour entendre ce conte ! »

« Viens sur le Baiser de l'Hiver et demande Olaf. Nous partagerons un tonneau de Gravöl et nous honorerons la bête avec des chants funèbres. »

IIIModifier

L'air qui entourait le Quai blanc puait généralement le guano et le poisson pourri. Aujourd'hui, il sentait la viande brûlée et la fumée de feu de bois, et Miss Fortune associait ces odeurs à la mort des hommes de Gangplank. Les cendres obscurcissaient le ciel et de la fumée pestilentielle dérivait vers l'ouest depuis les cuves des quais-abattoirs où fondait le lard de léviathan. Miss Fortune avait l'impression que sa bouche était graisseuse et elle cracha sur le quai. L'eau, en dessous, était souillée par les milliers de cadavres engloutis au fil des ans.

« Toi et tes hommes avaient eu une nuit chargée », dit-elle, désignant du menton la fumée qui montait sur les falaises de l'ouest.

« On peut le dire, oui », fit Rafen. « Nombreux sont les hommes de Gangplank qui ont perdu la vie aujourd'hui. »

« Combien en avez-vous eu ? » demanda Miss Fortune.

« Une dizaine d'hommes du clan des Récifs », dit Rafen. « Et les Fossoyeurs ne nous embêteront plus. »

Miss Fortune approuva de la tête et chercha des yeux le canon de bronze sculpté posé sur le quai.

Jackknife Byrne était dans le fût, mort d'un coup de tromblon le jour où tout avait changé, le jour où le Dead Pool avait explosé devant tout Bilgewater.

Un coup de tromblon qui était destiné à Miss Fortune.

Il était temps pour Byrne d'être immergé avec les autres morts et elle lui devait bien ça, être là pour ses funérailles. Deux centaines d'hommes et de femmes étaient là pour lui rendre hommage ; ses propres lieutenants, les vieux camarades de Byrne, des inconnus qui étaient sans doute d'anciens membres de son équipage, ou de simples curieux voulant voir la femme qui avait abattu Gangplank.

Byrne prétendait avoir un jour commandé son propre navire, un brigantin à deux mâts qui terrifiait les côtes de Noxus, mais il n'en avait aucune preuve. C'était peut-être vrai, peut-être pas, mais à Bilgewater la vérité était souvent plus bizarre que les contes de taverne des marins en permission.

« Je vois que tu les as fait s'affronter aux quais-abattoirs », dit Miss Fortune, époussetant les cendres sur ses revers. Ses longues mèches rouges tombaient de son tricorne sur les épaules de sa redingote stricte.

« Oui, ça n'a pas été difficile de monter les Chiens d'égout contre les Rois des quais », dit Rafen. « Ven Gallar a toujours lorgné sur ce coin de la ville. On dit que les gars de Travyn l'ont volé à son père il y a une décennie. »

« C'est vrai ? »

« Qui sait ? » dit Rafen. « Ça n'a pas d'importance. Gallar dirait n'importe quoi pour pouvoir s'emparer de ce secteur des docks. Je lui ai juste donné un coup de main. »

« Je ne vois plus trop de quoi on peut s'emparer ici, maintenant. »

« C'est vrai », admit Rafen avec un sourire. « En attendant, ils se sont entretués. Je doute qu'aucune des deux bandes nous donne du souci avant longtemps. »

« Encore une semaine comme ça et il ne restera plus en vie un seul des hommes de Gangplank. »

Rafen lui lança un étrange regard et Miss Fortune fit comme si elle n'avait pas remarqué.

« Allons, offrons Byrne aux profondeurs », dit Miss Fortune.

Ils approchèrent du canon, prêts à le faire rouler jusqu'à la mer. Une forêt de bouées de bois tanguait sur la surface écumeuse de l'eau, des simples disques aux plus somptueuses sculptures de wyrms marins.

« Quelqu'un veut dire quelque chose ? » demanda Miss Fortune.

Personne ne répondit et elle fit un geste du menton à Rafen ; mais avant qu'ils ne puissent faire basculer le canon dans l'eau, une voix tonnante retentit sur le quai.

« Moi, j'ai quelque chose à dire. »

Miss Fortune se retourna et vit une grande femme à la robe colorée remonter le dock dans leur direction. Un détachement d'hommes tatoués l'accompagnait, une dizaine de jeunes gens armés de lances crantées, de tromblons et de gourdins à pointes. Ils avançaient comme la bande arrogante qu'ils étaient, escortant leur prêtresse comme s'ils possédaient les docks.

« Par les sept enfers, qu'est-ce qu'elle fait ici ? »

« Illaoi connaissait Byrne ? »

« Non. Elle me connaît », dit Miss Fortune. « Il paraît qu'elle et Gangplank... tu sais ? »

« Vraiment ? »

« C'est ce qu'on dit dans les tavernes. »

« Par la Grande Barbue, je ne m'étonne plus que les hommes d'Okao nous aient donné tant de mal au cours de ces dernières semaines. »

Illaoi portait une lourde sphère de pierre qui semblait peser autant que l'ancre du Syren. L'immense prêtresse l'emportait partout où elle allait et Miss Fortune en concluait que ce devait être une sorte de totem. Illaoi avait pour celle que tout le monde appelait la Grande Barbue un nom à peu près imprononçable.

Illaoi sortit d'on ne sait où une mangue épluchée et prit une bouchée. Elle mâcha bruyamment en observant vaguement le fût du canon.

« Un citoyen de Bilgewater mérite la bénédiction de Nagakabouros, non ? »

« Pourquoi pas ? » dit Miss Fortune. « Il s'en va rencontrer la déesse, après tout. »

« Nagakabouros ne vit pas dans les profondeurs », dit Illaoi. « Seuls les naïfs paylangi le croient. Nagakabouros est en toute chose que nous faisons lorsque nous suivons notre voie. »

« Ouais, je suis vraiment trop bête », dit Miss Fortune.

Illaoi cracha la peau fibreuse de la mangue dans l'eau et redressa l'idole de pierre pour la tenir devant Miss Fortune.

« Tu n'es pas bête, Sarah », rit-elle. « Mais tu ne sais même pas qui tu es ni ce que tu as fait. »

« Pourquoi es-tu ici, Illaoi ? C'est vraiment pour lui ? »

« Ha ! Sûrement pas. Ma vie tout entière appartient à Nagakabouros. Hésiter entre un dieu et un homme ? Allons donc ! »

« Vu comme ça », dit Miss Fortune. « Gangplank n'avait aucune chance. »

Illaoi sourit, la bouche encore pleine de mangue.

« Tu n'as pas tort », dit-elle avec un geste du menton, « mais tu continues à ne pas entendre. Si tu attrapes un brochet, il faut lui briser la nuque avant qu'il ne te morde. Sinon, ton mouvement cessera à jamais. »

« Qu'est-ce que ça veut dire ? »

« Reviens me voir quand tu auras compris. » Dans la paume d'Illaoi, il y avait un pendentif de corail rose : ses courbes, qui semblaient jaillir d'un point central, évoquaient un œil toujours attentif.

« Prends ceci », dit Illaoi.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Un don de Nagakabouros pour te guider quand tu es perdue. »

« Qu'est-ce que c'est vraiment ? »

« Rien de plus que ce que je viens de te dire. »

Miss Fortune hésita, mais trop de monde était assemblé ici pour qu'elle puisse offenser ouvertement une prêtresse de la Grande Barbue en refusant son cadeau. Elle prit le pendentif et ôta son tricorne pour passer à son cou le fil de cuir.

Illaoi se pencha pour murmurer à son oreille.

« Je ne crois pas que tu sois bête. Il ne te reste qu'à me le prouver. »

« Je me moque de ce que tu penses de moi », dit Miss Fortune.

« Tu as tort, car un ouragan approche », rétorqua Illaoi, les yeux fixés sur quelque chose, au-delà des épaules de Miss Fortune. « Tu sais de quoi je veux parler, tu devrais te préparer à affronter le raz-de-marée. »

Elle se retourna et frappa du pied le canon de Byrne. Il creva l'eau dans une éclaboussure sonore et coula sous la surface huileuse, ne laissant derrière lui que la bouée qui indiquait sa position.

La prêtresse de la Grande Barbue repartit comme elle était venue en direction de son temple, niché dans le cratère de la falaise, et Miss Fortune tourna son regard vers l'océan.

Une tempête se préparait aux confins de la ligne d'horizon, mais ce n'est pas ce qu'Illaoi avait regardé.

Elle avait regardé en direction des Îles obscures.

IVModifier

Personne ne pêche la nuit dans la baie de Bilgewater.

Piet savait pourquoi, bien sûr, il était du coin. Les courants étaient imprévisibles, des récifs affleuraient qui pouvaient crever une coque, et les fonds marins étaient le cimetière des capitaines qui n'avaient pas respecté la mer comme elle le méritait. Mais, bien plus grave, tout le monde savait que les esprits des naufragés sont seuls et veulent que d'autres se joignent à eux.

Piet savait tout cela, mais il fallait bien qu'il nourrisse sa famille.

La petite guerre privée de Gangplank et Miss Fortune avait réduit en cendres le navire du capitaine Jerimiad et Piet n'avait plus travail ni argent.

Il avait bu une demi-bouteille pour se donner du courage et avait mis sa barque à l'eau en pleine nuit ; la perspective de trinquer plus tard avec le géant venu de Freljord avait un peu apaisé ses nerfs.

Piet avala une autre gorgée avant de lâcher une rasade dans l'eau pour honorer la Grande Barbue.

Réchauffé et engourdi par la liqueur, Piet rama au-delà des bouées et poursuivit jusqu'à un coin d'océan où il avait eu de la chance la nuit précédente. Jerimiad disait toujours qu'il avait du flair pour les coins de pêche et il pensait avoir de bonnes chances autour des vestiges du Dead Pool.

Piet tira sur les avirons et les remisa avant de finir son alcool. Il ne laissa qu'un fond dans la bouteille avant de la lancer par-dessus bord. De ses doigts gourds, il accrocha à sa ligne un appât pris dans les orbites d'un mort et il attacha le fil au taquet.

Il ferma les yeux et se pencha de l'autre côté du bateau avant de plonger ses deux mains dans l'eau.

« Nagakabouros », dit-il, espérant attirer la chance en utilisant le nom indigène de la Grande Barbue, « je ne demande pas grand-chose. Aide simplement un pauvre pêcheur en lui concédant un peu de nourriture de ton cellier. Veille sur moi et protège-moi. Et si je meurs dans tes bras, garde-moi dans les profondeurs parmi les morts. »

Piet ouvrit les yeux.

Une face pâle le regardait, juste sous la surface. Elle brillait d'une lumière froide, morte.

Piet hurla et se rejeta en arrière dans sa barque tandis que ses lignes de pêche se tendaient une à une. Le bateau se mit à virer tandis que des filaments de brume montaient de l'eau. La brume s'épaissit rapidement et les falaises de Bilgewater disparurent aux yeux du marin dans l'obscurité d'un brouillard anthracite.

Une cacophonie éclata brusquement : les oiseaux morts qui décoraient les bouées semblaient revenir à la vie en piaillant et, dans leurs convulsions, faisaient tinter les cloches.

La Brume noire...

Piet se précipita sur ses avirons, cherchant à les glisser dans les dames de nage. La brume était froide à l'engourdir et, partout où elle touchait sa peau, des nécroses noires apparaissaient. Il se mit à pleurer tandis que le frisson de l'agonie paralysait son échine.

« Grande Barbue, Mère des profondeurs, Nagakabouros ! » sanglota-t-il. « Guide-moi jusqu'à la maison, je t'en prie. Je te supplie de bien vouloir... »

Piet ne finit pas son imploration.

Une paire de chaînes terminées par des crochets enfoncèrent sa poitrine, projetant des éclaboussures de sang. Un troisième crochet traversa son ventre, un quatrième sa gorge. Deux autres crochets traversèrent ses paumes et ancrèrent Piet sur le fond de sa barque.

Le pêcheur hurlait de douleur lorsque la silhouette du mal absolu émergea de la Brume noire. Un feu d'émeraude faisait halo autour de son crâne cornu et ses orbites crevées par des esprits vengeurs brûlaient tandis qu'ils savouraient sa souffrance.

L'esprit mort portait une antique robe noire et des clés rouillées se balançaient à son côté. Une lanterne cadavérique s'agitait à son poing, grognant d'un appétit impie.

Le verre de la lanterne infernale s'ouvrit pour le recevoir et Piet sentit qu'on extirpait son esprit hors de sa chair chaude. Les hululements des âmes torturées rendues folles par leur éternel purgatoire crevaient l'obscurité. Piet lutta pour conserver son esprit dans son enveloppe de chair, mais une lame spectrale fendit l'air et son temps chez les vivants prit fin dans le claquement d'une lanterne qui se ferme.

« Tu es une âme médiocre », fit celui qui lui avait ôté la vie, d'une voix granitique de pierre tombale. « Mais tu es la première âme dont Thresh s'empare cette nuit. »

Il y eut un frémissement dans la Brume noire et les silhouettes des esprits maléfiques, des fantômes gémissants et des cavaliers spectraux piaffèrent en son sein.

Les ténèbres marines se déversèrent sur la terre.

Et les lumières de Bilgewater disparurent une à une.

Ombre et Fortune.png

Quelque chose de stupide, Le linceul rouge, L'Ombre de la guerre

IModifier

Miss Fortune posa ses pistolets sur la table, à côté de son sabre court. Le tocsin et les hurlements de terreur retentissaient dans la ville paniquée et elle savait bien ce que cela signifiait.

La Nuit de l'horreur.

Face à l'approche inéluctable, elle avait ouvert les fenêtres de sa nouvelle maison, défiant les morts de s'en prendre à elle. Les vents semblaient hurler de colère et le froid la pénétrait jusqu'à la moelle de l'os.

Perchée dans les hauteurs des falaises est de Bilgewater, la villa avait appartenu à un chef de bande détesté. Dans le chaos qui avait suivi la chute de Gangplank, ce dernier avait été arraché à son lit et sa cervelle répandue sur les pavés.

La maison appartenait désormais à Miss Fortune et elle n'avait pas la moindre intention de mourir de la même façon. Elle fit glisser le doigt le long du pendentif qu'Illaoi lui avait donné à l'immersion de Byrne. Le corail était chaud au toucher et, même si elle n'avait pas foi en ce qu'il représentait, le bijou était assez joli.

La porte de sa chambre s'ouvrit et elle laissa retomber le pendentif au bout de son cordon.

Elle n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui se tenait derrière elle. Un seul homme avait assez d'audace pour entrer chez elle sans frapper.

« Mais que faites-vous ? » demanda Rafen.

« Qu'ai-je l'air de faire ? »

« Quelque chose de stupide. »

« Quelque chose de stupide ? » dit Miss Fortune, posant les mains sur la table. « Nous avons versé notre sang et perdu de bons camarades pour nous débarrasser de Gangplank. Je ne vais pas laisser la Nuit de l'horreur prendre... »

« Prendre quoi ? »

« Prendre cet endroit à celle à qui il appartient désormais ! » lâcha Miss Fortune en remettant ses pistolets dans leurs étuis gravés. « Et tu ne m'arrêteras pas. »

« Nous n'avons pas l'intention de vous arrêter. »

Miss Fortune se tourna et regarda Rafen sur le seuil de sa chambre. Il n'était pas seul : plusieurs de ses meilleurs combattants attendaient dans le vestibule, armés jusqu'aux dents de mousquets, de tromblons et de coutelas qui semblaient avoir été pillés dans un musée.

« Vous aussi, vous m'avez l'air d'être sur le point de faire quelque chose de stupide », dit-elle.

« Oui », confirma Rafen avant de marcher jusqu'à la fenêtre et de fermer les volets. « Vous pensiez vraiment que nous laisserions notre capitaine affronter ça toute seule ? »

« J'ai failli mourir en affrontant Gangplank et pourtant ma tâche n'est pas achevée. Je ne vous demanderai pas de venir avec moi, pas aujourd'hui », dit Miss Fortune en venant se placer devant ses hommes, les paumes fermées sur les crosses de bois gravé de ses pistolets. « Ceci n'est pas votre combat. »

« Bien sûr que si ! » s'exclama Rafen.

Miss Fortune finit par approuver de la tête.

« Nous avons de bonnes chances de ne pas vivre jusqu'à demain matin », dit-elle, incapable de retenir un embryon de sourire.

« Ce n'est pas la première Nuit de l'horreur que nous affrontons ensemble, capitaine », dit Rafen, tapotant le crâne sculpté qui ornait le pommeau de son épée. « Et ce ne sera pas la dernière. »

IIModifier

Olaf était en vue du Baiser de l'Hiver quand il entendit les hurlements. Tout d'abord, il les ignora (on hurlait continuellement, à Bilgewater), mais la foule terrifiée qui courait sur le quai éveilla son intérêt.

Ces hommes et ces femmes quittaient précipitamment leurs bateaux pour fuir aussi vite qu'ils le pouvaient dans les rues tortueuses. Ils ne regardaient pas en arrière, ils n'arrêtaient jamais, même pas quand un camarade trébuchait ou tombait dans l'eau.

Olaf avait déjà vu des hommes fuir les combats, mais ce qu'il avait aujourd'hui sous les yeux était bien autre chose. Il s'agissait de terreur pure, le genre de terreur gravée sur les visages gelés des corps que recrachaient les glaciers où l'on disait que vivait la Sorcière de glace.

On verrouillait les volets sur tous les bâtiments le long des quais et les étranges symboles qu'on avait gravés sur les portes étaient fébrilement époussetés et rafraîchis. D'énormes treuils montaient dans les hauteurs des falaises des structures de bois formées de coques de navire vissées les unes aux autres.

Olaf reconnut un mastroquet qui tenait une taverne où la bière était à peine plus forte que de la pisse de troll et il lui fit un signe.

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Le tavernier montra l'océan du doigt avant de claquer la porte. Olaf posa sur la pierre du quai le croc de wyrm kraken et se tourna pour tenter de comprendre pourquoi une telle panique agitait la ville.

Il pensa d'abord qu'une tempête approchait, mais on ne voyait sur la mer que l'habituel brouillard noir ; un brouillard, il est vrai, qui approchait avec une vitesse et une fluidité qui ne paraissaient pas naturelles.

« Tiens », dit-il en détachant sa hache de sa ceinture. « Voilà qui a l'air prometteur. »

La sensation de la poignée de cuir dans sa main calleuse lui procura un plaisir dont il ne se lassait pas, tandis qu'il passait l'arme d'une main à l'autre.

La Brume noire avait atteint les premiers navires et les yeux d'Olaf s'agrandirent quand il vit en son sein des esprits qui semblaient provenir des cauchemars les plus obscurs. Un immense chevalier d'effroi, chimère mêlant homme et cheval de guerre, les menait aux côtés d'un faucheur vêtu de noir et nimbé de feu vert. Ces seigneurs de la mort laissèrent la horde des esprits fondre sur les quais et s'enfoncèrent avec une fureur de prédateurs au cœur de Bilgewater.

Olaf avait entendu les habitants de la ville parler à voix basse de quelque chose qu'ils appelaient « la Nuit de l'horreur », un temps de malheur et de ténèbres, mais il n'avait jamais pensé avoir la chance de l'affronter la hache à la main.

La foule des morts se déversait sur les galères, les navires marchands, les cotres corsaires ; crocs et griffes dehors, ils les déchiraient sous leur assaut comme un ours fouaillant du museau sa proie encore tiède. Les voiles et les cordages cédaient comme de la laine. Les mâts les plus lourds étaient brisés tandis que les navires étaient renversés les uns sur les autres.

Une meute de spectres hurlants s'engouffra dans le Baiser de l'Hiver et Olaf rugit de colère en voyant la quille se soulever et casser. Le navire coula aussi vite que si on l'avait surchargé de rocs et Olaf vit ses camarades de Freljord entraînés dans l'eau par des créatures aux membres cadavériques et à la gueule de brochet.

« Olaf vous fera regretter le jour où vous êtes morts ! » hurla-t-il en chargeant sur le quai.

Les esprits foncèrent dans sa direction en tendant leurs griffes glaciales. Olaf fit parler sa hache, tranchant en cercle dans la foule de ses assaillants. Les morts hurlèrent quand la lame les tronçonna, son fil de glace pure plus mortel qu'aucun enchantement.

Ils gémirent en mourant une seconde fois et Olaf chanta le chant qu'il avait écrit pour l'heure de sa mort avec une joyeuse vigueur. Les mots étaient simples, mais valaient n'importe quelle saga des bardes du pays des glaces. Combien de temps avait-il attendu pour pouvoir psalmodier ces mots ? Combien de fois avait-il craint de n'en avoir jamais l'occasion ?

Une brume étincelante de mâchoires en mouvement l'encercla dans un tourbillon de spectres et de choses indéfinissables. Des filets de glace dessinèrent des entrelacs sur son haubert et le toucher mortel d'esprits voraces brûla sa peau.

Mais le cœur d'Olaf était puissant et il pompa dans tout son corps le sang furieux du berzerker. D'un mouvement d'épaules, il chassa la douleur que causait le contact des spectres ; sa raison cédait tandis que sa fureur se déchaînait.

Une écume écarlate naquit à la commissure de ses lèvres tandis qu'il mordait la chair intérieure de ses joues. Il rugit et balança sa hache comme un possédé, ne se souciant pas de la douleur mais seulement des ennemis qu'il lui fallait abattre.

Que ces derniers soient déjà morts n'avait pour lui aucune signification.

Olaf leva de nouveau le bras, prêt à asséner un nouveau coup, quand le fracas assourdissant d'un toit et de colonnes qui s'effondraient retentit derrière lui. Il se tourna pour affronter son nouvel ennemi tandis qu'un blizzard de bois brisé et de pierre submergeait le quai. Des échardes pointues tailladèrent son visage et des morceaux de pierre gros comme le poing martelèrent ses bras. De la graisse animale dégoulina sur le sol en cataracte tandis qu'un grognement horrible jaillissait de la Brume noire.

Et Olaf le vit.

L'esprit du wyrm kraken s'éleva au-dessus des vestiges du quai. Gigantesque, furieux, il lança ses tentacules fantomatiques dans les airs et les rabattit comme une foudre projetée par un dieu vengeur. Une rue entière fut fracassée en un éclair et la rage d'Olaf atteignit un sommet : il avait enfin en face de lui un ennemi digne de lui prendre la vie.

Olaf leva sa hache pour honorer celui qui allait mettre fin à sa vie.

« Salut à toi, mon beau ! » hurla-t-il avant de charger vers son destin.

IIIModifier

La femme était magnifique, avec de grands yeux en amande, des lèvres pulpeuses et les pommettes hautes de Demacia. Le portrait du médaillon était la miniature d'un grand artiste, pourtant il ne parvenait pas à rendre dans toute leur puissance la force et la détermination de Senna.

Il regardait rarement cette image, car il savait que porter sa peine trop près de son cœur l'affaiblissait. Le chagrin était un défaut dans sa cuirasse. Lucian ne pouvait pas se permettre de ressentir trop profondément cette perte, et il referma le médaillon d'un geste sec. Il aurait dû l'enterrer dans le sable de cette grotte, sous les falaises, et il le savait ; mais il ne pouvait se résoudre à enfouir le souvenir comme il avait enfoui le corps.

Il allait devoir éteindre sa douleur jusqu'à ce que Thresh soit détruit et la mort de Senna vengée.

C'est alors seulement que Lucian pourrait pleurer sa femme défunte et faire les offrandes à la Dame au Voile.

Combien de temps s'était écoulé depuis cette terrible nuit ?

Il sentit l'abîme sans fin de la peine s'ouvrir sous ses pieds, mais il en chassa vigoureusement l'image, comme tant de fois auparavant. Il s'appuya sur les enseignements de son ordre, répétant les mantras que Senna et lui avaient appris pour se fermer à toute émotion. Ce n'est qu'ainsi qu'il pourrait atteindre le point d'équilibre nécessaire pour affronter ces monstruosités d'outre-tombe qui défiaient l'imagination.

La douleur reflua lentement, mais sans disparaître.

Il n'avait ouvert le médaillon qu'avec réticence, parce qu'il sentait grandir une distance entre lui et Senna. Il ne parvenait plus à se remémorer exactement la courbe de son menton, la douceur de sa peau, la couleur de ses yeux.

Plus sa chasse durait, plus elle semblait s'éloigner.

Lucian leva la tête, vidant ses poumons en un souffle, forçant le rythme de son cœur à s'apaiser.

Les murs de la grotte, sous les falaises qui servaient de fondations à Bilgewater, étaient de calcaire pâle. Le ressac et les mines avaient creusé un labyrinthe sous la cité dont peu suspectaient l'existence. Les murs de roc clair étaient gravés de spirales, de vagues, de motifs qui évoquaient des clignements d'yeux.

Il avait appris que c'étaient là des symboles de la religion indigène, mais ceux qui les avaient dessinés n'étaient pas revenus depuis très longtemps. Lui-même ne les avait trouvés qu'en suivant les symboles secrets de son ordre, des symboles qui l'avaient mené dans bien des refuges et des sanctuaires de Valoran.

D'imperceptibles reflets de lumière ondulaient seuls sur le toit de la grotte, mais alors que les yeux de Lucian suivaient la boucle d'une gravure, une lumière irradia soudain de sa paume.

Laisse-moi être ton bouclier.

Lucian baissa la tête, le souvenir de ses mots aussi clairs dans sa tête que si elle se tenait à côté de lui.

Le médaillon palpitait d'une lueur verte.

Lucian passa la chaîne du médaillon autour de son cou et ferma les poings sur la crosse de ses pistolets.

« Thresh... » murmura-t-il.

IVModifier

Les rues de Bilgewater étaient désertes. Les cloches marines résonnaient toujours et les hurlements de terreur leur faisaient écho. La Ville aux rats était totalement engloutie dans la Brume noire et les tempêtes déchaînées dévastaient Port-deuil. Des bûchers brûlaient sur le Pont du boucher et un brouillard taché de lueurs noyait les falaises au-dessus de Port-gris.

Les habitants des hauteurs de la ville se terraient chez eux et priaient la Grande Barbue que la Nuit de l'horreur passe sans les toucher, que la douleur frappe un autre qu'eux.

Des lumignons d'ambre gris brûlaient en garde à chaque fenêtre dans des bouteilles de verre. Des racines de l'Impératrice de la Forêt Obscure pendaient aux portes et aux volets, clouées sur le bois.

« Les gens croient vraiment en l'Impératrice ? » demanda Miss Fortune.

Rafen haussa les épaules, toute sa concentration focalisée sur la brume qu'il explorait des yeux, à la recherche d'un danger. Il tira de sous sa chemise une racine identique.

« Tout dépend de ce en quoi on a foi, pas vrai ? »

Miss Fortune tira ses pistolets.

« C'est en eux que j'ai foi, et en nous. Que transportes-tu d'autre ? »

« Ce coutelas m'a préservé tout au long de six Nuits de l'horreur », dit Rafen en tapotant de nouveau son pommeau. « J'offre à chaque fois une bouteille de vieux rhum à la Grande Barbue et ce couteau m'a été vendu par un homme qui m'a juré que sa lame était faite de solacier pur. »

Miss Fortune jeta un coup d'œil au couteau dont seul le manche dépassait du fourreau. L'artisanat en était trop primitif pour être demacien, mais à quoi bon détromper son second ?

« Et vous ? » demanda-t-il.

Miss Fortune tapota sa cartouchière.

« Nous avons tous salué la nuit avec le Rhum noir de Myron », dit-elle, assez fort pour être entendue de la trentaine d'hommes et de femmes qui l'accompagnaient. « Rien de tel que les spiritueux pour affronter les forces spirituelles. »

L'ambiance oppressante ne donnait pas envie de rire, mais quelques sourires parurent sur les lèvres, et c'était ce que l'on pouvait espérer de mieux en une nuit comme celle-ci.

Elle se retourna et poursuivit en direction de Bilgewater, descendant les marches grossières taillées dans le roc des falaises, traversant des ponts secrets de cordes à demi pourries et des chemins oubliés qu'aucun humain n'avait foulés depuis longtemps.

Ils finirent par tous accéder à une grande plateforme sur l'un des quais flottants, où des habitations oscillaient côte à côte comme si leurs corniches se parlaient à l'oreille. Chaque façade était un mélange hétéroclite de bois récupérés que striaient des filaments de givre. Le vent glacial apportait de loin des sanglots et des hurlements. Des braseros pendaient par centaines aux lignes qui reliaient les bâtiments dans des exhalaisons d'herbes étranges. Des bassins reflétaient sous les frémissements de l'eau des choses qui n'existaient pas vraiment.

D'ordinaire, l'endroit était un marché vivant, surchargé d'étals, peuplé de bouchers et de marchands en pleine effervescence, de buveurs impénitents, de pirates, de chasseurs de primes et de parias venus de tous les coins du monde. Où qu'on soit à Bilgewater, on pouvait voir cet endroit, et c'est précisément pour cela que Miss Fortune l'avait choisi.

De la brume s'enroulait autour de chaque affleurement de bois.

D'anciennes figures de proue pleuraient des larmes glacées.

Le brouillard et les ombres se rapprochaient.

« La place des voleurs à la tire ? » demanda Rafen. « Comment est-on arrivé là ? J'ai pas mal œuvré dans ce coin, autrefois. Je pensais connaître toutes les voies d'accès, comme le bon petit voleur que j'étais... »

« Pas toutes... » dit Miss Fortune.

Les maisons de compte, de chaque côté, étaient obscures et silencieuses et elle résista à la tentation de regarder à travers les rideaux déchirés qui battaient au vent.

« Comment se fait-il que vous connaissiez des accès que j'ignore ? »

« Bilgewater et moi, nous sommes de la même espèce », répondit Miss Fortune, plissant les yeux tandis que la Brume noire se répandait sur la place. « Elle me murmure ses secrets comme une vieille amie, je connais ses moindres artères d'une manière qui t'échappera toujours. »

Rafen grogna en entrant sur la place vide.

« Et maintenant ? »

« Nous attendons », répondit Miss Fortune en atteignant le centre de la place, qui paraissait terriblement exposé.

La Brume noire vibrait au rythme des mouvements indéfinissables en son sein.

Un crâne désincarné, tout en lumière spectrale, surgit des ténèbres, les orbites vides et les dents acérées. Sa mâchoire était bien plus ouverte qu'aucune structure osseuse ne le permettait et de son œsophage montait un gémissement acide.

Les balles de Miss Fortune traversèrent ses orbites et le crâne disparut dans un couinement de frustration. Elle fit jouer l'ingénieux mécanisme de ses armes et les deux pistolets furent de nouveau chargés.

Un moment, tout resta silencieux.

Puis la Brume noire éclata en un hululement déchirant tandis que les esprits des morts envahissaient massivement la place.

VModifier

Pour la deuxième fois en une nuit, Olaf se creusa une trouée dans les entrailles du wyrm kraken. Il maniait sa hache comme un bûcheron fou, taillant à droite et à gauche avec un emportement exalté. Les vastes membres de la bête étaient aussi impalpables que de la brume, mais la glace pure de sa lame les tranchait néanmoins comme de la chair.

Les tentacules s'abattirent sur la pierre du quai, mais Olaf était rapide pour un homme de sa carrure. Les guerriers lents ne survivent pas à Freljord. Dans un seul mouvement, il roula et fit virevolter sa hache, tranchant une bonne mesure de membre qui disparut aussitôt dans le néant.

Même enveloppé du suaire rouge du berzerker, Olaf voyait le crâne de la créature dans le tourbillon de membres fantômes qui l'entourait.

Ses yeux étaient enflammés par son esprit vital porté au plus haut point de rage.

Un moment de sublime connexion passa entre eux.

L'âme de la bête le connaissait.

Olaf éclata d'un rire joyeux.

« Tu vois celui qui t'a pris la vie et nous sommes maintenant liés dans la mort ! » rugit-il. « Peut-être que si tu me tues, nous nous combattrons à jamais dans les royaumes au-delà du royaume des mortels. »

La perspective d'une guerre éternelle contre un si puissant adversaire fouetta les muscles endoloris d'Olaf d'une énergie nouvelle. Il chargea vers la gueule de la créature sans se préoccuper de la douleur que lui infligeait chaque contact avec les tentacules du wyrm kraken.

Il bondit dans les airs, la hache dressée.

Il regarda dans les yeux sa mort glorieuse.

Un tentacule surgit et s'enroula autour de sa cuisse.

Haut au-dessus des airs, le tentacule balança le guerrier comme une brindille.

« Viens donc ! » mugit Olaf, levant sa hache vers le firmament pour saluer leur destin commun. « À la mort ! »

VIModifier

Une créature spectrale armée de serres et de crocs de glace plongea sur eux depuis la masse grouillante des esprits. Miss Fortune lui tira une balle en pleine face et elle disparut comme la brume matinale au lever du jour.

Un autre tir et un esprit de plus s'évapora.

Malgré sa peur, elle sourit et courut recharger à l'abri d'une vieille borne de pierre qui représentait le Roi des rivières. Sans réfléchir, elle se pencha pour déposer un baiser sur le sourire aux dents proéminentes.

Tout dépend de ce en quoi on a foi.

Les divinités, les balles, ses propres compétences ?

Son visage se contracta lorsqu'un de ses pistolets s'enraya dans un grincement de métal. Une admonestation de sa mère remonta des profondeurs de sa mémoire.

« Voilà ce qui se passe quand tu laisses quelqu'un d'autre préparer ta poudre, Sarah ! » dit-elle en rengainant son pistolet et en s'emparant de son sabre. Elle l'avait récupéré sur le capitaine d'une galiote demacienne qui remontait vers le nord depuis la Côte de Rouille de Shurima : c'était un témoignage remarquable des meilleurs arts d'armurerie.

Miss Fortune quitta son abri, tirant d'une main et taillant de l'autre. Son tir élimina un autre spectre dans les airs et le tranchant de sa lame mordit les créatures brumeuses comme si elles étaient de chair et d'os. Les esprits des morts possédaient-ils quelque élément physique qui permettait à une lame de les blesser ? C'était peu probable, mais une chose était sûre : elle blessait quelque chose à l'intérieur d'eux.

Elle n'avait guère le temps d'étudier la question et elle craignait en le faisant d'assécher la vigueur avec laquelle elle combattait.

Les guerriers, hommes et femmes, hurlaient tandis que l'ouragan des esprits morts se déversait sur la place, les pétrifiant de terreur avant d'enfoncer leur poitrine pour en arracher le cœur. Sept d'entre eux étaient déjà morts et leur âme extirpée de leur corps se tournait contre leurs anciens camarades. Ils combattaient héroïquement avec des sabres et des mousquets, hurlant le nom de la Grande Barbue, des êtres qu'ils aimaient ou de quelque divinité obscure de terres lointaines.

À chacun selon ce qui lui convient, pensa Miss Fortune.

Rafen avait un genou à terre, le visage terreux, haletant comme un docker après un long débarquement. Des lianes de brume s'accrochaient à lui comme des toiles d'araignée et la racine de conjuration, autour de son cou, brûlait d'une lueur rouge presque phosphorescente.

« Debout, ce combat n'est pas encore terminé ! » s'exclama-t-elle.

« Ce n'est pas à moi qu'il faut dire ça ! » jappa-t-il en se relevant. « J'ai vu plus de Nuits de l'horreur qu'un rat de cadavres dans les égouts. »

Avant que Miss Fortune ne réplique, il se pencha d'un côté et tira sur quelque chose derrière elle. Un esprit mélangé de loup et de chauve-souris hurla d'avoir été banni et Miss Fortune remercia son adjoint en le débarrassant d'un esprit tout en crochets et en crocs.

« Tout le monde à terre ! » hurla Miss Fortune, décrochant deux grenades à mèche à sa ceinture pour les lancer dans la Brume noire.

Elles explosèrent dans un chaos assourdissant de feu et de fumée. Des éclats de bois et des fragments de pierre ricochèrent. Du verre brisé tomba comme une pluie de dagues. Un brouillard acide remplit la place, mais cette fois il était créé de main d'homme et nul esprit ne le peuplait.

Rafen secoua la tête comme pour se déboucher les oreilles.

« Qu'est-ce qu'il y avait, dans cette grenade ? »

« De la poudre noire mélangée à de l'essence de copal et à des herbes », dit Miss Fortune. « C'est ma recette spéciale. »

« Et ça marche contre les morts, ça ? »

« Ma mère y croyait », répondit-elle.

« Y a pas meilleure recommandation », dit Rafen. « Vous savez, il se pourrait bien qu'on arrive à... »

« Ne dis rien de plus ! » avertit Miss Fortune.

La brume commença à se condenser sur la place, prenant d'abord la forme de filaments et de volutes, puis de contours monstrueux : des choses dotées de membres fusionnés, de gueules aux crocs monstrueux, de bras qui s'achevaient en crochets ou en pinces. C'étaient les esprits qu'ils pensaient avoir éliminés.

Ils se reformaient, ils revenaient.

Parfois, les contes de bonne femme contiennent du vrai.

« Apparemment, les morts sont difficiles à tuer... » lança Miss Fortune, essayant de ne pas montrer sa peur.

Elle avait été naïve de croire que des jolies babioles et une foi aveugle suffiraient à affronter les esprits des défunts. Elle avait voulu montrer aux citoyens de Bilgewater qu'ils n'avaient pas besoin de Gangplank, qu'ils pouvaient forger leur propre destinée.

Au lieu de quoi elle allait mourir ici et laisserait la ville en ruines.

Un grondement sourd secoua la place. Puis un autre.

Des coups de tonnerre percutants s'élevaient en vacarme tempétueux.

Ils gonflèrent pour devenir de gigantesques coups de marteau sur une enclume. De plus en plus forts, de plus en plus rapides, jusqu'à ébranler le sol de leur fureur.

« Mais qu'est-ce que c'est que ça ? » demanda Rafen.

« Je ne sais pas... » dit Miss Fortune tandis qu'un cavalier spectral en armure de nuit émergeait de la brume. Il chevauchait un animal de combat curieusement proportionné et son casque avait la forme d'un démon rugissant.

« Un chevalier d'effroi ! » dit Miss Fortune.

Rafen secoua la tête ; son visage avait perdu toute couleur.

« Ce n'est pas un chevalier », dit-il. « C'est l'Ombre de la guerre... »

Ombre et Fortune.png

Le Purificateur, La cité des morts, Sanctuaire

IModifier

Les hommes de Miss Fortune furent paralysés de terreur à la seule mention de ce symbole de férocité meurtrière et de fureur.

L'Ombre de la guerre.

Naguère, disait-on, il s'appelait Hecarim, mais nul ne savait si c'était vrai ou le fruit d'une imagination féconde de barde. Seuls les fous osaient narrer sa légende noire autour du feu, et même les fous ne le faisaient qu'après avoir bu assez de rhum pour engloutir une galère de guerre noxienne.

Tandis que l'Ombre de la guerre avançait, Miss Fortune vit qu'il ne s'agissait pas d'un cavalier. Un froid glacial l'enveloppa comme un suaire à la vue de la monstrueuse créature.

Peut-être Hecarim avait-il été naguère un chevalier, homme et monture totalement séparés. Mais aujourd'hui ils ne faisaient plus qu'un, une seule créature dont le seul but était la destruction.

« Nous sommes encerclés », fit une voix.

Miss Fortune détourna le regard du centaure en armure et vit la horde de cavaliers spectraux autour d'eux, irradiant un vert morbide. Ils levèrent leur lance ou dégainèrent une épée d'un noir intense. Hecarim leva un terrifiant glaive courbe dont le tranchant brûlait d'un feu émeraude.

« Vous connaissez un chemin secret pour sortir d'ici ? » demanda Rafen.

« Non », dit Miss Fortune. « Je veux combattre cette créature. »

« Vous voulez combattre l'Ombre de la guerre ? »

Avant que Miss Fortune n'ait pu répondre, une silhouette bondit du toit d'un entrepôt pour atterrir sur la place. Il se posa avec grâce dans les remous d'un manteau de cuir craquelé par l'âge. Il portait deux pistolets, mais qui ne ressemblaient à aucune arme connue de Miss Fortune : du bronze et de la ferronnerie sur une masse qui évoquait la pierre gravée.

La lumière envahit la place tandis que chaque pistolet pétaradait dans des éclats de foudre à faire oublier l'explosion du Dead Pool. L'homme pivota dans une spirale serrée, marquant ses cibles et les éliminant avec la rapidité d'un manieur de fouet. La brume brûlait là où ses projectiles la frappaient et les spectres hurlaient, consumés par le choc.

La brume se retira de la place, emportant avec elle Hecarim et les chevaliers d'effroi. Mais Miss Fortune savait que ça n'était qu'un répit de courte durée.

L'homme rengaina ses pistolets et se tourna vers Miss Fortune, rejetant sa capuche pour dévoiler des traits délicats et des prunelles mélancoliques.

« C'est le secret, avec les ténèbres », dit-il. « Si on apporte assez de lumière, elles disparaissent. »

IIModifier

Olaf n'était pas satisfait de son destin.

Il espérait que des hommes raconteraient son combat grandiose contre le wyrm kraken, pas cette chute ignoble dans la mort.

Il espérait que quelqu'un l'avait vu charger le monstre marin.

Il priait pour qu'au moins un observateur l'ait vu se faire soulever haut dans les airs par le tentacule fantomatique et se soit enfui avant que la bête ne projette au loin son adversaire comme un vulgaire déchet.

Olaf atterrit sur le toit d'un bâtiment vissé au flanc de la falaise. Peut-être était-ce l'ancienne coque d'un bateau ? Il était tombé trop vite pour le distinguer. Du bois brisé et des morceaux de poteries volèrent avec lui quand il traversa le toit. Des visages hurlant défilèrent devant lui.

Olaf creva le plancher. Une poutre de soutien ralentit sa chute tandis qu'il dégringolait le long des falaises de Bilgewater. Il rebondit sur une excroissance rocheuse et passa la tête la première par une fenêtre ouverte avant de traverser de nouveau un plancher.

Sa chute était accompagnée de jurons furieux.

Il tomba jusque dans une forêt de cordages et de poulies, de drapeaux et d'étendards. Ses membres et son arme s'emmêlèrent à ce fouillis de cordes. Le destin se moquait de lui et, pour dernier linceul, lui offrait des voiles rapiécées.

« Je refuse de finir comme ça ! » rugit-il. « Je refuse ! »

IIIModifier

« Qui êtes-vous et où puis-je me procurer des armes comme celles-ci ? » demanda Miss Fortune en offrant la main au nouveau venu.

« Je m'appelle Lucian », répondit-il, acceptant prudemment la main tendue.

« Je suis rudement content de faire votre connaissance ! » s'exclama Rafen, avec une tape sur le dos comme s'en donnent les vieux camarades d'équipage. Miss Fortune vit que la familiarité de Rafen mettait Lucian mal à l'aise, comme s'il avait passé sa vie dans la solitude.

Ses yeux exploraient les moindres recoins de la place, ses doigts mobiles sur la crosse de ses pistolets.

« Vous êtes plus que bienvenu, Lucian », dit Miss Fortune.

« On devrait y aller », dit-il. « L'Ombre de la guerre va revenir. »

« Il a raison », dit Rafen avec un regard implorant. « Il est temps de s'enfermer quelque part à double tour. »

« Non. Nous sommes venus combattre. »

« Écoutez, Sarah, je vous comprends. On s'est emparé de Bilgewater et vous voulez vous battre pour affirmer votre présence dans la ville, pour montrer à tous que vous valez mieux que Gangplank. Eh bien, ça, vous l'avez déjà fait. Nous sommes entrés dans la Brume noire et nous avons combattu les morts. C'est plus qu'il n'en a jamais fait. Quiconque a osé jeter un coup d'œil par sa fenêtre le sait déjà. Quiconque n'a pas osé l'entendra raconter. Qu'est-ce que vous voulez de plus? »

« Combattre pour Bilgewater. »

« Il y a combattre pour Bilgewater et puis il y a mourir pour Bilgewater », dit Rafen. « Le premier me va parfaitement, je suis moins chaud pour le second. Ces hommes et ces femmes vous ont suivie en enfer, mais il est temps d'en ressortir. »

Miss Fortune fit face à sa troupe de combattants. N'importe lequel d'entre eux était susceptible de vendre sa mère pour une piécette, mais ils feraient n'importe quoi pour elle. S'aventurer dans la Brume noire était ce que chacun d'eux avait fait de plus courageux dans sa vie et elle ne pouvait pas les récompenser en les envoyant à la mort pour étancher sa soif de vengeance.

« Tu as raison », admit-elle dans un souffle. « Notre tâche ici est terminée. »

« Alors que la fortune vous accompagne », dit Lucian, se détournant en sortant de nouveau ses pistolets.

« Attendez ! » dit Miss Fortune. « Venez avec nous. »

Lucian secoua la tête. « Non, il y a un spectre de la brume que je me dois de détruire. Celui que l'on appelle Thresh, le Garde aux chaînes. Je lui dois le paiement d'une mort. »

Miss Fortune vit les rides autour des yeux de Lucian s'approfondir et elle reconnut l'expression qui avait souvent marqué ses propres traits depuis le meurtre de sa mère.

« Il vous a pris quelqu'un, n'est-ce pas ? »

Lucian approuva d'un geste lent du menton ; il ne dit rien d'autre, mais son silence était plus qu'éloquent.

« Ce n'est visiblement pas votre premier combat contre les morts », dit Miss Fortune, « mais cette nuit vous sera fatale si vous restez dehors seul. Il est possible que cela ne signifie pas grand-chose pour vous, mais la personne que Thresh vous a prise ne voudrait sûrement pas que vous mouriez ainsi. »

Les yeux de Lucian se baissèrent légèrement, et Miss Fortune aperçut un médaillon d'argent, à peine visible, pendre à son cou. Était-ce son imagination ou un effet de la brume qui le faisait briller sous la lumière lunaire ?

« Venez avec nous. », dit Miss Fortune. « Mettons-nous à l'abri jusqu'au matin et vous aurez l'occasion d'essayer de remplir votre mission une fois de plus. »

« À l'abri ? Où est-on à l'abri dans cette ville ? » demanda Lucian.

« Je crois que j'ai une idée... » dit Miss Fortune.

IVModifier

Ils quittèrent la place ; ils s'engageaient vers l'ouest en direction du Pont du serpent quand ils tombèrent sur le guerrier de Freljord. Enveloppé dans des restes de voiles, il était suspendu à un crochet à viande comme un cadavre à un gibet. Mais au contraire de la plupart des cadavres, il s'agitait dans tous les sens comme un poisson jeté sur la berge.

Des piles de débris étaient éparpillées tout autour de lui et Miss Fortune leva la tête pour voir de quelle hauteur il avait pu dégringoler.

La réponse était : « de très haut », et qu'il soit toujours en vie était un pur miracle.

Lucian leva ses pistolets, mais elle secoua la tête.

« Non, celui-ci est encore du bon côté de la tombe. »

Des cris étouffés provenaient du linceul de voiles, des jurons hurlés avec l'accent de Freljord qui auraient valu la bastonnade à n'importe qui dans pas mal d'autres contrées.

Miss Fortune plaça la pointe de son sabre contre la toile et la déchira de haut en bas. Comme un veau nouveau-né quittant le ventre de sa mère, un colosse à la barbe fournie dégringola jusqu'au sol. Une puanteur d'entrailles de poisson lui collait à la peau.

Il se redressa péniblement sur ses jambes, brandissant une hache dont le fil brillait comme un diamant.

« Les quais-abattoirs, c'est dans quelle direction ? » demanda-t-il avec les gestes engourdis d'un ivrogne. Il regarda autour de lui, la tête couverte de contusions et de bosses.

« En temps ordinaire, je vous dirais de suivre les effluves nauséabondes », répondit Miss Fortune, « mais je doute qu'il vous reste la moindre parcelle d'odorat. »

« Je tuerai ce wyrm kraken dix fois s'il le faut ! » dit l'homme. « Je lui dois une mort. »

« Visiblement c'est la mode, ce soir... » commenta Miss Fortune.

VModifier

L'homme de Freljord se nommait Olaf, c'était un guerrier de la glace et, dès qu'il fut remis de sa commotion, il affirma vouloir se joindre à eux jusqu'à ce qu'il puisse combattre l'esprit le plus dangereux au sein de la Brume noire.

« Vous voulez mourir ? » lui demanda Lucian.

« Évidemment », répondit Olaf, comme si la question n'avait aucun sens. « Je cherche une fin digne des légendes. »

Miss Fortune ne songea pas une seconde à interdire au fou ses rêves de gloire posthume. Tant qu'il maniait la hache contre le bon ennemi, il pouvait les accompagner où il voulait.

À trois reprises, la brume se referma sur eux, à chaque fois elle arracha une âme infortunée à leur groupe. Des rires haineux se répondaient tout autour d'eux, grinçant comme une chaîne sur de l'acier rouillé. Des charognards caquetaient sur les toits dans l'attente d'un banquet de chair. Des lumières dansèrent dans la pénombre de la brume, comme des feux-follets sur des marais.

« Ne les regardez pas ! » prévint Lucian.

Son avertissement vint trop tard pour un homme et sa femme. Miss Fortune ne connaissait pas leur nom, mais elle savait qu'ils avaient perdu un fils en mer quelques mois plus tôt. Ils se dirigèrent vers le bord de la falaise et chutèrent, à la poursuite d'une vision qu'ils étaient les seuls à voir.

Un autre homme, leurré aussi par les feux-follets, se plongea le crochet qui lui servait de main dans la gorge avant que ses amis ne puissent l'en empêcher. Un autre disparut purement et simplement dans la brume sans que personne ne le voie partir.

Quand ils atteignirent enfin le Pont du serpent, ils n'étaient plus qu'une douzaine. Miss Fortune ne parvenait pas à se désoler pour eux : elle les avait avertis de ne pas venir avec elle. Quand on veut survivre, on s'enferme derrière des portes closes et des runes de protection, agrippé à des talismans de la Grande Barbue et en priant une divinité ou une autre.

Encore que pendant la Nuit de l'horreur, même ça ne garantissait rien.

Ils virent sur leur route d'innombrables maisons dont la porte avait été forcée et ne pendait plus qu'à un dernier fragment de charnière. Miss Fortune ne regardait que droit devant elle, mais il était difficile de ne pas sentir les regards accusateurs des visages pétrifiés dans un ultime moment de terreur.

« La Brume noire prendra son dû », dit Rafen en passant devant une nouvelle maison dont la famille était morte et froide.

Miss Fortune faillit s'indigner que l'horreur soit ainsi acceptée comme une fatalité, mais à quoi bon ? Après tout, son second avait raison.

Elle préféra concentrer son attention sur les contours flous du bâtiment, de l'autre côté du pont. Il était construit au centre d'un cratère creusé au milieu des falaises, comme si quelque monstrueuse créature marine avait arraché une énorme bouchée au roc. Comme la plupart des lieux de Bilgewater, le bâtiment avait été monté avec les rebuts de l'océan. Ses murs étaient faits de bois flottant et de branches venues de terres lointaines, ses fenêtres avaient été pillées sur des carcasses de navire rejetées sur le rivage. Sa particularité était de ne posséder aucune ligne droite. Les angles curieux donnaient vaguement l'impression que la structure était en mouvement, comme si elle pouvait un jour choisir un autre lieu pour y enfoncer des racines temporaires.

Ses tours aussi étaient biscornues, centrifuges comme une corne de narval et surmontées du même symbole en spirale que Miss Fortune portait autour du cou. Une lueur scintillante entourait l'icône et, là où elle brillait, les ténèbres étaient repoussées.

« Quel est cet endroit ? » demanda Lucian.

« Le Temple de la Grande Barbue », répondit Miss Fortune. « La Maison de Nagakabouros. »

« C'est un endroit sûr ? »

« C'est plus sûr que de rester dehors. »

Lucian approuva de la tête et le groupe prit pied sur le pont. Comme le temple dont ils approchaient, le pont était irrégulier, ondulant comme s'il était en vie.

Rafen s'arrêta devant le parapet en ruines et baissa les yeux.

« Chaque année, ça monte un peu plus haut », dit-il.

Réticente, Miss Fortune le rejoignit et se pencha aussi par-dessus la rambarde.

Les docks et la Ville aux rats étaient plongés dans la Brume noire et même les gondolées étaient à peine visibles. Bilgewater étouffait sous la pression de la brume dont les radicules poussaient jusque dans les moindres recoins de la ville. Des hurlements de terreur montaient jusqu'à eux, poussés par des vies au bord de succomber pour rejoindre la légion des morts.

Rafen haussa les épaules. « Encore quelques années et plus rien à Bilgewater ne sera hors de sa portée. »

« Il peut se passer beaucoup de choses en quelques années », dit Miss Fortune.

« Ce truc-là survient tous les ans ? » demanda Olaf, un pied sur le parapet sans souci de la hauteur vertigineuse.

Miss Fortune acquiesça.

« Excellent ! » dit l'homme de Freljord. « Si mon destin n'est pas de mourir cette nuit, je reviendrai à la prochaine Brume noire. »

« Chacun choisit ses funérailles », répliqua Rafen.

« Merci ! » dit Olaf, avec une si vigoureuse tape dans le dos que Rafen faillit basculer. Les yeux du combattant de Freljord s'écarquillèrent à la vue de tentacules spectraux qui s'élevaient de la brume pour mieux s'abattre sur les bas-fonds de la Ville aux rats.

« La bête ! » hurla-t-il.

Et avant que personne n'ait pu l'arrêter, il grimpa sur le parapet et se jeta dans le vide.

« Satané fou ! » dit Rafen en voyant la silhouette d'Olaf disparaître dans la brume.

« Tous les briseurs de glace sont fous », dit Miss Fortune. « Mais celui-ci était plus fou encore que tous ceux que j'ai croisés dans ma vie. »

« Faites entrer tout le monde à l'intérieur », dit Lucian.

Miss Fortune entendit la tension dans sa voix ; elle se retourna et elle vit qu'il faisait face à une immense silhouette dans une robe noire qui faisait cliqueter ses chaînes. Une lumière verdâtre et morbide entourait le spectre qui, dans sa main cadavérique, balançait une lanterne. La peur s'empara de Miss Fortune, une peur comme elle n'en avait plus connue depuis la mort de sa mère.

Lucian tira ses pistolets. « Thresh est à moi. »

« Aucun problème ! » répondit Miss Fortune en se détournant.

Son regard fut attiré vers les hauteurs : les ombres semblaient se refermer autour du temple. Sa gorge se noua lorsqu'elle vit Hecarim et ses chevaliers d'effroi apparaître sur le rebord du cratère.

L'Ombre de la guerre leva son glaive et les cavaliers spectraux lancèrent leurs destriers des enfers sur la pente. Aucun cavalier mortel n'aurait pu survivre à une telle descente, mais ces cavaliers-là n'avaient rien de simples mortels.

« Courez ! » hurla Miss Fortune.

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Elle n'est pas morte, Étranges compagnons, En route de nouveau

IModifier

L'extrémité du pont se noyait dans l'épaisseur d'une lumière verte. Le Garde aux chaines cachait ses traits sous une capuche en loques, mais la lumière de sa lanterne éclairait des restes de chair mangée, dénuée de toute émotion autre que le sadisme.

Il se déplaçait doucement, comme tous ceux de son espèce, dans un sillage de plaintes douloureuses qui semblaient générées par ses vêtements. Thresh leva la tête, juste assez pour que Lucian aperçoive des dents acérées dans un sourire impatient.

« Mortel... » dit Thresh, savourant le mot comme une friandise.

Lucian s'agenouilla, récita le mantra de la clarté afin de fortifier son âme pour le combat. Il s'était préparé mille fois pour ce moment et, maintenant que l'heure était venue, ses paumes étaient moites.

« Tu as assassiné Senna », dit-il en se relevant. « La seule personne qui me restait au monde. »

« Senna...? » demanda Thresh d'une voix râpeuse et désincarnée, comme arrachée à la trachée d'un pendu écrasée par le nœud coulant de la corde.

« Ma femme », dit Lucian, sachant qu'il aurait dû se taire, que chaque mot était une arme que le spectre retournerait contre lui. Les larmes brouillèrent sa vision tandis que la douleur détruisait en lui toute logique et toute préparation rationnelle au combat. Il prit en main le médaillon d'argent et l'ouvrit, car il voulait que le spectre comprît la profondeur de ce qu'il avait perdu.

Thresh sourit, ses crocs luisant tandis qu'il tapotait le verre de sa lanterne d'un ongle jaunâtre.

« Je me souviens d'elle », dit-il. « Une âme pleine d'énergie vitale. Pas encore stérile ni froide. Destinée aux tourments. Espérant une nouvelle vie. Sa vie perdure en elle, tu sais. Fraîche, neuve, comme une fleur de printemps. Il est si facile de ruiner de telles âmes, rêveuses. »

Lucian leva ses pistolets.

« Si tu te souviens d'elle, alors tu te souviendras de ces deux-là aussi », dit-il.

Le sourire de Thresh s'éteignit sous l'ombre jetée par la capuche.

« Les armes de lumière », dit-il.

« Et la lumière est le fléau des ténèbres », dit Lucian, canalisant dans ses armes jusqu'à la moindre particule de sa haine.

« Attends ! » dit Thresh ; mais pour Lucian le temps de l'attente avait pris fin.

Il tira deux coups aveuglants.

Une déflagration de feu purificateur engloutit le Garde aux chaînes et ses hurlements furent aux oreilles de Lucian la plus douce des mélodies.

Puis les hurlements se changèrent en rire.

Un nimbe de lumière obscure s'évanouit autour de Thresh et regagna l'abri de la lanterne, découvrant le spectre indemne.

Lucian tira de nouveau une tempête de munitions irradiantes, chacune parfaitement ajustée, et toutes furent absorbées par un nouveau nimbe. Les balles se dissipaient contre l'énergie noire qui émanait de la lanterne.

« Oui, je me souviens de ces armes », dit Thresh. « J'ai arraché ses secrets à l'esprit de ta femme. »

Lucian se pétrifia.

« Qu'est-ce que tu viens de dire ? »

Thresh éclata d'un rire stertoreux.

« Tu l'ignores donc ? Après tout ce que l'ordre de la renaissance a appris de moi, tu ne t'es jamais douté de rien ? »

Lucian sentit une coulée glaciale envahir ses entrailles. Un sentiment d'horreur qu'il avait toujours combattu par peur de devenir fou.

« Elle n'est pas morte », continua Thresh en levant sa lanterne.

Lucian vit des âmes torturées s'agiter dans ses profondeurs.

Thresh sourit. « Je lui ai arraché son âme et je l'ai conservée. »

« Non... » dit Lucian. « Je l'ai vue mourir. »

« Elle hurle toujours dans ma lanterne », dit Thresh, approchant davantage à chaque mot. « Chaque moment de son existence est une douleur exquise. Écoute... Ne l'entends-tu pas ? »

« Non ! » sanglota Lucian, laissant choir ses pistolets sur la pierre du pont.

Thresh le prit dans le cercle des chaînes qui surgirent de sa ceinture de cuir. Les crochets tailladèrent son vêtement, cherchant à atteindre, dessous, la tendre chair.

« L'espoir était sa faiblesse. L'amour fut sa chute. »

Lucian leva les yeux vers les traits ravagés de Thresh.

Ses orbites étaient vides, des trous noirs.

Quoi que Thresh ait été lorsqu'il était en vie, il n'en restait rien. Ni compassion, ni pitié, ni humanité.

« Tout n'est que mort et souffrances, mortel », dit le Garde aux chaînes, approchant la main du cou de Lucian. « Où que l'on cherche à fuir, le seul héritage est la mort. Mais avant la mort, il y a moi. »

IIModifier

Miss Fortune courait vers le temple, les tempes battantes. Ses poumons cherchaient désespérément à capter un souffle d'air et ses veines lui paraissaient glaciales. Des filaments de brume atteignaient le roc du temple, attirés par la présence des deux seigneurs de la non-mort. D'aveuglants éclairs de lumière trouèrent la nuit derrière elle, mais elle ne se retourna pas pour regarder. Elle entendit le tonnerre de sabots battant la pierre, soulevant des étincelles dans les ténèbres.

Elle imagina le souffle des destriers spectraux sur sa nuque.

À tout instant, elle s'attendait à sentir entre ses omoplates l'entaille d'un fer de lance.

Une minute, comment peuvent-ils faire des étincelles alors que ce sont des fantômes ?

L'absurdité de cette idée la fit rire, et elle riait toujours quand elle commença à marteler les portes de bois du temple. Rafen et ses compagnons étaient déjà là, frappant les battants du poing et de la paume.

« Au nom de la Grande Barbue, laissez-nous entrer ! »

Rafen jeta un coup d'œil à Miss Fortune.

« Les portes sont closes », expliqua-t-il.

« J'avais remarqué », répondit-elle, la main nerveusement fermée sur le pendentif qu'Illaoi lui avait donné. Elle plaça sa paume à plat sur la porte, le corail appuyant dur contre le bois.

« Illaoi ! » hurla-t-elle. « Je suis prête à marcher sur la nuque de ce satané brochet. Maintenant, ouvre cette saleté de porte ! »

« Un brochet ? » demanda Rafen. « Quel brochet ? De quoi est-ce que vous parlez ? »

« Oublie ça », fit-elle en tambourinant contre le bois à s'en ensanglanter les jointures. « Je pense que c'était une métaphore. »

La porte s'ouvrit brusquement comme si rien ne la verrouillait. Miss Fortune se recula pour laisser entrer ses hommes en premier et en profita enfin pour se retourner.

Hecarim se cabra et leva son glaive de feu dans l'intention de l'abattre sur son crâne.

Une main agrippa sa nuque et la tira vers l'arrière. La pointe de l'arme fendit l'air à un pouce de sa gorge.

Elle chuta lourdement sur le dos.

Illaoi se tenait sur le seuil, tenant son idole de pierre devant elle comme un bouclier. Une brume blanche lui faisait un halo.

« Les morts ne sont pas les bienvenus ici ! » dit-elle.

Rafen et les autres s'arc-boutèrent pour refermer la porte et un lourd madrier de chêne retomba sur les ancres rouillées, de part et d'autre de la porte. Un bruit assourdissant retentit contre les battants.

Le bois crépita dans une gerbe d'échardes.

Illaoi fit demi-tour et passa Miss Fortune, toujours étalée sur un sol où argile et coquillages formaient une mosaïque.

« Il t'en a fallu du temps, ma fille », dit-elle tandis que Miss Fortune se relevait. Le temple abritait au moins deux cents personnes, peut-être davantage. Tous les habitants de Bilgewater étaient représentés: Les indigènes, les pirates, les commerçants et les voyous des mers, sans compter les voyageurs assez infortunés ou téméraires pour aborder ces parages juste avant la Nuit de l'horreur.

« Est-ce que cette porte va tenir ? »

« Elle tiendra ou non », répondit Illaoi en se dirigeant vers une statue à multiples tentacules placée au centre du temple. Miss Fortune essaya de comprendre ce qu'elle représentait, mais elle renonça à donner un sens à ce tourbillon de spirales et de boucles.

« Ce n'est pas une réponse. »

« C'est la seule que j'ai », dit Illaoi en plaçant son idole dans une cavité de la statue. Elle commença à se déplacer en cercles autour de la statue, frappant en rythme ses cuisses et sa poitrine de ses poings. Les gens présents dans le temple se mêlèrent à ses cercles, frappant leur peau nue de leurs paumes, martelant le sol, parlant une langue que Miss Fortune ne comprenait pas.

« Qu'est-ce qu'ils font ? »

« Ils redonnent au monde un mouvement », dit Illaoi. « Mais il faut du temps pour cela. »

« Vous l'aurez », promit Miss Fortune.

IIIModifier

Lucian laissa les crochets spectraux mordre profondément sa chair, plus froids que la glace du nord, bien plus mordants. La main du Garde aux chaînes se ferma sur sa gorge et sa peau brûla au contact du spectre. Il sentit que ses forces l'abandonnaient et que les battements de son cœur ralentissaient.

Thresh le souleva du sol et hissa sa lanterne, prêt à recevoir son âme. Les lumières gémissantes s'agitaient entre les parois de verre, dans un mélange de visages fantomatiques et de mains fébriles.

« J'ai longtemps cherché ton âme, chasseur d'ombres », dit Thresh. « Mais c'est maintenant seulement qu'elle est prête à être récoltée. »

La vision de Lucian s'obscurcit et il sentit son âme arrachée à ses os. Il résista de toutes ses forces, mais le Garde aux chaînes fauchait les âmes depuis des temps immémoriaux et nul ne connaissait son art mieux que lui.

« Combats davantage », dit Thresh avec un monstrueux appétit. « Plus une âme lutte, plus elle brûle d'une ardente lumière. »

Lucian essaya de parler, mais ce n'est pas une syllabe qui franchit ses lèvres, juste le souffle chaud qui transvasait son âme.

Une faux brillante flottait dans l'air au-dessus de Lucian, un collecteur d'âmes souillé par d'innombrables meurtres. La lame vibrait d'impatience.

Lucian...

Une voix. Sa voix.

Mon amour...

La lame de Thresh pivota, cherchant le meilleur angle pour séparer l'âme du corps.

Lucian retint son souffle en voyant un visage se dessiner sur le verre de la lanterne. Un visage parmi des milliers d'autres, mais un visage qui avait plus de raisons que les autres de se montrer.

Des lèvres pulpeuses, des yeux en amande, une figure qui l'implorait de vivre.

« Senna... » souffla Lucian.

Laisse-moi être ton bouclier.

Il comprit ce qu'elle voulait lui dire dans le temps d'un battement de cœur.

Le lien entre eux restait aussi fort qu'il l'était lorsqu'ils chassaient les créatures des ténèbres côte à côte.

Avec ses dernières forces, Lucian leva la main vers le médaillon autour de son cou. La chaîne brilla, plus blanche que la lumière lunaire.

Le Garde aux chaînes sentit que quelque chose n'allait pas et siffla de colère.

Lucian fut plus rapide que lui.

Il fit tournoyer la chaîne comme une fronde, mais au lieu de propulser un projectile, il accrocha le bras qui tenait la lanterne. Avant que Thresh n'ait pu s'en débarrasser, Lucian sortit le poinçon d'argent qu'un fourreau gardait sous son manteau et il le plongea dans le poignet du spectre.

Le Garde aux chaînes hurla de douleur, une sensation qu'il n'avait sans doute plus éprouvée depuis des millénaires. Il lâcha Lucian et se débattit violemment tandis que la myriade d'âmes enfermées dans sa lanterne trouvait enfin un moyen de se retourner contre leur tourmenteur.

Lucian sentit son âme revenir vigoureusement dans son corps et il avala de gigantesques goulées d'air frais, comme un homme qui a manqué de se noyer et ressurgit à la surface.

Vite, mon amour. Il est trop puissant...

Sa vue lui revint, plus claire que jamais. Lucian reprit ses pistolets au sol. Il entr'aperçut encore le visage de Senna dans la lanterne et en grava chaque trait dans sa mémoire.

Plus jamais il ne laisserait son souvenir s'effacer dans son esprit.

« Thresh ! » dit-il, visant de ses deux pistolets.

Le Garde aux chaînes regarda dans sa direction, le vide de ses orbites incendié de rage devant la rébellion de ses âmes captives. Il plongea son regard dans celui de Lucian et leva sa lanterne, mais les âmes révoltées avaient dissipé la protection qu'elle lui offrait jusque-là.

Lucian tira une série de projectiles parfaitement ciblés.

Ils traversèrent, incandescents, la robe spectrale du Garde aux chaînes et enflammèrent sa forme spirituelle dans un tourbillon de lumière. Lucian marcha vers Thresh, tirant sans arrêt avec ses armes jumelles.

Hurlant de douleur, le Garde aux chaînes recula devant le barrage de feu de Lucian, sa forme fantomatique incapable de résister au pouvoir antique de ces pistolets.

« La mort est là pour toi », dit Lucian. « Accueille-la, et ne crains rien : je ferai en sorte que tout pour toi finisse ici. »

Thresh hurla une dernière fois avant de sauter du pont, chutant comme une comète en flammes sur la ville, loin au-dessous.

Lucian le regarda tomber jusqu'à ce que la Brume noire l'ait avalé.

Il se laissa tomber à genoux.

« Merci, mon amour », dit Lucian. « Ma lumière. »

IVModifier

Les murs du temple tremblaient sous la violence de l'assaut. La Brume noire s'infiltrait par les ouvertures des planches mal ajustées et les fissures dans le verre des fenêtres. La porte était secouée dans son cadre. Des griffes de brouillard semblaient vouloir arracher le bois. Des hurlements se répondaient dans les puissantes rafales qui ébranlaient les poutres de la toiture.

« Par ici ! » cria Miss Fortune tandis qu'une horde de créatures aux yeux rouges s'engouffraient entre les planches disjointes d'un mur bâti avec de vieux coffres à thé ioniens.

Elle bondit parmi les spectres. C'était comme plonger nue dans le trou de pêche ouvert au piolet dans un lac gelé. Même le plus rapide contact avec les morts aspirait chaleur et vie.

Le pendentif de corail était chaud contre sa peau.

Elle tranchait de son sabre les créatures. Ses balles étaient peut-être inutiles contre les morts, mais la lame de Demacia les faisait souffrir. Elles reculaient devant elle, crissant et grinçant.

Les morts peuvent-ils avoir peur ?

Apparemment, ils avaient peur, car ils fuyaient le fil brillant du sabre. Elle ne les laissait pas s'échapper, frappant la brume de taille et d'estoc partout où elle s'infiltrait.

« Ça suffit ! Partez ! » hurla-t-elle.

Un enfant hurla et Miss Fortune se précipita sur le fragment de brume qui cherchait à s'emparer de lui. Elle plongea et prit le garçon dans ses bras avant de le mettre en sûreté d'un roulé-boulé. Des griffes glaciales tailladèrent son dos et Miss Fortune poussa un cri tandis qu'un froid paralysant se répandait dans son corps.

Elle frappa au jugé derrière elle et quelque chose de mort hulula.

Une femme cachée derrière un banc retourné se précipita pour prendre l'enfant et Miss Fortune les laissa se mettre à l'abri. Elle se redressa, une soudaine faiblesse se diffusant dans son corps comme une infection.

Partout on n'entendait que tirs de pistolet et bruits de sabre, hurlements spectraux et cris de terreur.

« Sarah ! » hurla Rafen.

Elle leva les yeux vers la barre de chêne qui verrouillait la porte : elle était fendue sur toute sa longueur. Rafen et une dizaine d'autres hommes, le dos contre le bois, tentaient de contrer l'assaut, mais les portes s'inclinaient vers l'intérieur. Les craquements se multipliaient et des mains de brume se frayaient un chemin à l'intérieur. Un homme fut agrippé et ses cris disparurent avec lui dans la brume.

Un autre se précipita pour l'aider et son bras fut arraché.

Rafen se retourna le temps de planter sa dague dans la brume par l'ouverture.

Des griffes lui arrachèrent la lame inutile.

Une silhouette hurlante s'introduisit par les fentes d'une porte qui se désagrégeait et plongea ses mains dans la poitrine de Rafen. L'homme rugit de douleur et toute couleur disparut de son visage.

Miss Fortune tituba vers lui, puisant dans ses dernières forces. Sa lame frappa les bras spectraux et la créature couina avant de s'évanouir. Rafen tomba sur elle et ils roulèrent au sol l'un et l'autre.

Rafen tâcha d'aspirer un peu d'air, les traits creusés comme ceux d'un mort.

« Ne t'avise pas de mourir, Rafen ! » dit Miss Fortune.

« Il faut bien plus qu'un mort pour me tuer », grogna-t-il. « Cette ordure m'a seulement coupé le souffle. »

Une fenêtre éclata quelque part au-dessus d'eux. Des volutes de Brume noire se condensèrent, masse bouillonnante de crocs, de griffes et d'yeux hagards.

Miss Fortune essaya de se relever, mais ses membres brûlaient d'épuisement. Elle serra les mâchoires de frustration. Il ne lui restait plus qu'une poignée d'hommes et les gens qui s'étaient abrités ici n'étaient pas des combattants.

Les morts étaient en train d'entrer.

Miss Fortune tourna les yeux vers Illaoi.

La prêtresse était entourée par ses gens, qui tous continuaient à tourner autour de la statue, frappant du poing et de la paume pour rythmer leur rituel. Rien de bon ne semblait en sortir. L'étrange statue restait immobile et impuissante.

Qu'espérait-elle, que la statue prendrait vie et repousserait les morts comme un golem de fer de Piltover ?

« Quoi que tu fasses, fais-le plus vite ! » hurla Miss Fortune.

Une portion du toit fut arrachée et emportée par la tempête. Une colonne tourbillonnante d'esprits s'engouffra comme une tornade. Des spectres et des entités qui défiaient toute compréhension quittèrent le vortex de non-mort pour s'abattre sur les humains.

Enfin, les portes explosèrent, rongées et pourries par le contact des morts. Le brame d'un cor de chasse remplit le temple et Miss Fortune se boucha les oreilles pour se protéger du vacarme.

Hecarim entra en galopant dans le temple, écrasant les hommes qui avaient tenté d'étayer les portes de leur corps. Leurs âmes furent attirées vers le glaive de l'Ombre de la guerre et le feu glacial de son tranchant illumina le temple de lueurs maladives. Les chevaliers d'effroi suivaient sa course et les esprits déjà présents dans le temple reculèrent devant la gloire terrifiante d'Hecarim.

« J'ai dit que les morts n'étaient pas les bienvenus ! » cria Illaoi.

Miss Fortune leva les yeux vers la prêtresse qui la surplombait, majestueuse, inébranlable. Une lumière pâle semblait émaner de ses membres et se reflétait sur la tablette de pierre qu'elle tenait dans ses mains tremblantes. Les veines saillaient sur son cou et sa mâchoire était crispée par la tension. Son visage était luisant de sueur.

Quoi qu'Illaoi fût en train de faire, cela lui coûtait un immense effort.

« Ces âmes mortelles sont à moi », dit Hecarim, et Miss Fortune se recroquevilla en entendant résonner sa voix d'airain.

« Certainement pas ! » répondit Illaoi. « Tu es dans la maison de Nagakabouros, qui s'oppose aux morts. »

« Les morts prendront leur dû », dit Hecarim, abaissant son glaive pour le pointer vers le cœur d'Illaoi.

La prêtresse secoua la tête.

« Pas aujourd'hui », dit-elle. « Pas tant que je bouge encore. »

« Tu ne peux pas m'arrêter. »

« Bête comme un âne », sourit Illaoi tandis qu'une lumière grandissait derrière elle. « Qui a dit que c'est moi qui allait t'arrêter ? »

Miss Fortune se tourna vers la statue et vit qu'elle baignait dans des irradiations aveuglantes. De la lumière blanche montait de sa surface et les créatures des ténèbres la fuyaient. Elle se protégea les yeux de la main tandis que la lumière jaillissait à la rencontre de la Brume noire et la désintégrait, dévoilant les âmes torturées qui s'agitaient en son sein. La lumière purgea les créatures de la magie impie qui les avait condamnées à la non-mort depuis tant de temps.

Elle s'attendait à des hurlements, mais ce sont des sanglots de joie qui retentirent : les âmes étaient enfin libérées, pouvaient enfin rejoindre leur éternelle destinée. La lumière se propagea au-delà des murs fissurés du temple ; touchée à son tour, Miss Fortune cria en sentant l'engourdissement spectral quitter son corps sous l'afflux soudain de chaleur et de vie.

La lumière de Nagakabouros se referma sur Hecarim et Miss Fortune vit sa peur à la pensée des métamorphoses qu'il risquait de subir.

Qu'y a-t-il de si horrible dans la vie qu'il vaille mieux rester maudit ?

« Je peux te libérer, Hecarim », dit Illaoi, sa voix portée à la limite de toute endurance par ce qu'elle avait déchaîné. « Tu pourras enfin aller de l'avant, vivre dans la lumière comme l'homme que tu as rêvé d'être avant que sa folie et son chagrin ne te transforment. »

Hecarim rugit et fit un grand mouvement avec son glaive en direction d'Illaoi.

La lame de Miss Fortune intercepta le coup dans une gerbe d'étincelles. Elle secoua la tête.

« Hors de ma ville ! » s'exclama-t-elle.

Hecarim s'efforça de porter un second coup, mais avant qu'il y parvienne la lumière perça enfin son voile de ténèbres. Il recula et trébucha, saisi de douleur. Ses contours devinrent indistincts, comme si deux images jusque-là superposées tentaient de se séparer.

Miss Fortune aperçut un haut cavalier dans une armure d'argent et d'or. Un homme jeune, beau et fier, les yeux brillants de l'avenir glorieux qui s'offrait à lui.

Que lui est-il arrivé ?

Hecarim rugit et s'enfuit du temple en galopant.

Ses chevaliers d'effroi et le tourbillon de ténèbres disparurent avec lui, une horde hurlante d'esprits loqueteux dans leur sillage.

VModifier

La lumière de Nagakabouros se répandait sur Bilgewater comme une aube nouvelle. Quiconque pouvait l'observer ne l'oublierait jamais ; c'était plus fort que les premiers rayons de soleil après la tempête, que la première douceur après l'hiver le plus cruel.

La Brume noire se retira devant elle dans un maelström d'esprits affolés. Les morts se retournaient hystériquement les uns contre les autres, certains se battant pour retourner d'où ils venaient, les autres pour se plonger dans la libération que promettait la lumière.

Le silence tomba tandis que la Brume noire repartait vers l'océan, attirée par les îles maudites qui étaient leur empire.

L'aube véritable monta enfin à l'horizon et un vent purificateur balaya la ville tandis que les citoyens de Bilgewater pleuraient ensemble des larmes de soulagement.

La Nuit de l'horreur était passée.

VIModifier

Le temple était redevenu silencieux, dans un contraste saisissant avec le tumulte de l'instant précédent.

« C'est fini », dit Miss Fortune.

« Jusqu'à la prochaine fois », dit Illaoi avec lassitude. « La faim de la Brume noire brûle comme une maladie. »

« Qu'est-ce que tu as fait ? »

« Ce que j'avais à faire. »

« Eh bien je ne sais pas ce que c'était, mais merci. »

Illaoi secoua la tête et passa un bras puissant autour des épaules de Miss Fortune.

« Remercie la déesse », dit Illaoi. « Fais une offrande. Une grosse offrande. »

« Je n'y manquerai pas », dit Miss Fortune.

« Tu as intérêt. C'est une divinité qui n'aime pas les promesses creuses. »

La menace voilée était exaspérante et, une seconde, Miss Fortune pensa tirer une balle dans le crâne de la prêtresse. Avant qu'elle n'ait pu esquisser un geste vers ses pistolets, Illaoi s'effondra. Miss Fortune s'élança, mais la prêtresse était trop énorme pour que deux bras suffisent à la retenir.

Elles chutèrent toutes les deux sur le sol de mosaïque.

« Rafen, viens m'aider à la relever ! » appela-t-elle.

Ensemble, ils placèrent Illaoi contre un banc brisé, soufflant sous l'effort consistant à soulever cette masse colossale.

« La Grande Barbue a surgi de l'océan... » dit Rafen.

« Tâche de ne pas rester stupide toute ta vie », dit Illaoi. « J'ai déjà dit que Nagakabouros ne vivait pas sous les flots. »

« Alors où vit-elle ? » demanda Rafen. « Dans les cieux ? »

Illaoi secoua la tête et le frappa droit sur le cœur. Rafen grogna de douleur.

« C'est ici que tu peux la trouver. »

Illaoi sourit à cette réponse sibylline et ses yeux se fermèrent lentement.

« Elle est morte ? » demanda Rafen en massant le bleu sur sa poitrine.

Illaoi leva la main et le gifla.

Puis elle se mit à ronfler comme un docker souffrant d'une angine de poitrine.

VIIModifier

Lucian s'assit sur le rebord du pont et regarda la cité émerger de la Brume noire. Il avait détesté Bilgewater au premier regard, mais il se dégageait d'elle une sorte de beauté quand la lumière du soleil brillait en ambre doux sur les toits de tuiles.

La renaissance d'une ville, comme à chaque fois que la Nuit de l'horreur prenait fin.

Un nom adéquat pour ce moment d'effroi, mais en vérité aucun mot ne pouvait rendre la peine de ses origines. Quelqu'un ici comprenait-il vraiment la tragédie des Îles obscures ?

Mais après tout, même si quelqu'un la comprenait, qu'est-ce ça pourrait lui faire ?

Il se tourna en entendant des bruits de pas approcher de lui.

« La ville est presque belle, vue d'ici », dit Miss Fortune.

« Mais seulement vue d'ici. »

« Oui, c'est un véritable nid de vipères », dit Miss Fortune. « Il y a des gens bien ici, et d'autres non, mais je m'efforce de faire en sorte que les gens bien prennent l'avantage. »

« D'après ce que je crois comprendre, vous avez commencé une véritable guerre », dit Lucian. « Certains pourraient dire que c'est comme brûler une maison pour tuer un rat. »

Il vit la colère monter en elle, et disparaître aussitôt.

« Je pensais œuvrer pour le bien de tous », dit-elle en s'asseyant en califourchon sur le parapet, « mais les choses ne font que se dégrader. Il faut que je fasse quelque chose, et sans tarder. »

« C'est pour cela que vous vous êtes jetée tête la première dans la Brume noire ? »

Miss Fortune réfléchit un moment.

« Peut-être pas au début », dit-elle. « J'ai libéré un brochet en tuant Gangplank, et si je ne remets pas la main dessus rapidement, il va mordre beaucoup d'honnêtes gens. »

« Un brochet ? »

« Ce que je veux dire, c'est que quand j'ai abattu Gangplank, je ne savais pas ce qui se passerait dans le coin. Honnêtement, ça ne m'importait pas », dit-elle. « Mais j'ai fini par comprendre ce qui se passait dans cette ville quand personne ne la contrôle. Les gens se prennent à la gorge. Bilgewater a besoin d'un maître fort. Et ce maître fort, ça peut très bien être moi. La guerre commence à peine et la seule manière qu'elle prenne fin rapidement, c'est de la gagner rapidement. »

Un silence s'instaura entre eux.

« Ma réponse est non. »

« Je n'ai rien demandé. »

« Vous étiez sur le point de le faire », dit Lucian. « Vous vouliez que je reste pour vous aider à gagner votre guerre, mais ce n'est pas possible. Votre combat n'est pas le mien. »

« Il pourrait le devenir », dit Miss Fortune. « Je paie bien et le boulot consiste à éliminer de méchantes gens. À sauver nombre d'âmes innocentes. »

« Il n'y a qu'une âme que je veuille sauver », répondit Lucian. « Et ce n'est pas à Bilgewater que j'y parviendrai. »

Miss Fortune approuva de la tête et tendit la main.

« Alors je vous dis adieu et bonne chasse », dit-elle en se levant et en époussetant son pantalon. « J'espère que vous trouverez ce que vous cherchez. Mais sachez que vous risquez de vous perdre, si votre quête est la vengeance. »

Lucian la regarda repartir vers les ruines du temple dont les survivants émergeaient en clignant les yeux dans la lumière du jour. Elle pensait sans doute comprendre ce qui le motivait, mais lui savait bien qu'elle ne saisissait pas.

La vengeance ? Il était bien au-delà de la vengeance.

Sa bien-aimée était emprisonnée dans les tourments par un spectre immortel, une créature des temps anciens qui comprenait comme nulle autre la souffrance.

Miss Fortune ne comprenait pas le premier mot de son chagrin.

Il se leva et dirigea son regard vers la haute mer.

L'océan était calme à présent, vaste étendue d'un vert d'émeraude.

Les gens travaillaient déjà sur les docks, réparant les navires et les maisons. Bilgewater n'arrêtait jamais, même au lendemain de la Nuit de l'horreur. Il regarda la forêt des mâts qui se balançaient au rythme de l'eau, cherchant un vaisseau pas trop endommagé. Peut-être qu'un capitaine désespéré pouvait être persuadé de le mener là où il devait se rendre.

« Je viens, mon amour. Et je te libérerai. »

VIIIModifier

Le pêcheur grogna en manœuvrant le treuil arrière pour hisser le colosse hors de l'eau jusque dans son bateau. Le cordage s'effilochait au rythme de la remontée et le marin était couvert de sueur malgré la fraîcheur de l'air.

« Par les poils de barbe de la déesse, tu es un sacré grand gaillard, c'est sûr », gronda-t-il en accrochant l'armure de l'homme avec une gaffe pour le faire enfin rouler sur le pont. Il gardait l'œil ouvert : les prédateurs étaient nombreux dans la région, au-dessus de la surface et en dessous.

Aussitôt que la Brume noire s'était retirée au-delà de l'horizon, les navires avaient pris la mer. Les eaux étaient couvertes de débris et si l'on n'était pas assez rapide, on risquait fort de revenir bredouille.

Il avait été le premier à repérer l'homme qui flottait et il avait dû jouer des poings et des coudes pour l'atteindre. Pas question de se faire voler ce butin offert par l'océan.

Le colosse dérivait sur un étrange radeau qui ressemblait à des vestiges de wyrm kraken géant. Ses tentacules étaient imprégnés de gaz nocifs et c'est sans doute ce qui avait gardé tout ce temps l'homme à la surface.

Il laissa tomber sa prise sur le pont avant de la détailler d'un œil de connaisseur.

Un lourd haubert de fer, des bottes fourrées et une hache magnifique accrochée au cuir de son armure.

« Oh oui, tu vas me rapporter quelques krakens d'or, mon gars ! » dit-il en esquissant un pas de gigue. « Quelques krakens d'or ! »

Le colosse toussa, crachant de l'eau de mer.

« Je suis toujours en vie ? » demanda-t-il.

Le pêcheur s'immobilisa et porta la main au long couteau qui pendait à sa ceinture. Il l'utilisait d'ordinaire pour vider les poissons. On pouvait sûrement s'en servir pour ouvrir une gorge. Ce ne serait pas la première fois qu'un sauveteur poussait un rescapé vers la Grande Barbue afin de ne pas perdre son butin.

Le colosse ouvrit les yeux.

« Touche encore une fois ce couteau et je te taillerai en plus de morceaux que ce fichu wyrm kraken. »

FIN

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